Prendre soin de soi (1) : l'altruisme compulsif
- solalie
- 21 oct.
- 3 min de lecture
Ou : de la difficulté de prendre soin de soi

"Tu t'occupes trop des autres. Pense un peu à toi ! Prends soin de toi."
Ces mots, bien des femmes se les entendent dire à un moment ou un autre de leur vie. Et souvent, c'est vrai : elles s'occupent vraiment beaucoup des autres, au détriment de leurs besoins propres. Arrivées à un certain niveau de débordement ou de fatigue, elles se disent qu'il serait temps d'écouter le conseil de leurs amies, leur compagnon, leurs collègues ou leur psy : elles s'efforcent de prendre soin d'elles.
Mais elles n'y arrivent pas.
Pourtant cela paraît simple, sur le papier : il ne s'agit que de "se chouchouter", s'offrir des "moments à soi", un bain, une nouvelle robe, un cours de yoga, un week-end au calme, des vacances. Enfin s'autoriser un peu d'égoïsme, après avoir tant donné aux autres, voilà qui semble à la portée de n'importe qui : qui se refuserait sa part de confort, de plaisir ? Qui n'aimerait profiter, comme tout le monde ?
S'il n'était question que du vieux conflit entre altruisme et d'égoïsme, l'équilibre serait simple à trouver. Mais hormis les cas (bien réels, mais rares !) d'authentique sainteté, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, et la forte valorisation sociale des comportements altruistes n'aide pas ces femmes à y voir clair dans leur propre jeu : les bénéfices secondaires à s'occuper des autres sont si forts qu'ils nous piègent et construisent une tour d'ivoire narcissique de toute beauté... jusqu'à la crise et l'effondrement.
La propension à prendre soin de l'autre au mépris de ses propres besoins s'origine bien souvent dans une enfance insécure face à des figures familiales fragiles – les parents principalement, mais parfois aussi un frère ou une soeur. S'occuper de parents dépendants, malades, eux-mêmes insécures socialement, physiquement ou psychiquement, parfois même abusifs ou violents... est la seule manière d'assurer, autant que faire se peut, sa sécurité propre. Devenus adultes, ces enfants-parents ne sont jamais en repos aussi longtemps que les besoins des autres ne sont pas comblés : tout manque perçu chez l'autre, à tort ou à raison, même léger et sans aucune dimension d'urgence, peut créer un gouffre d'insécurité en soi. Et ce gouffre est d'autant plus invisible et opaque à soi-même qu'il est facile à apaiser : il suffit de "combler" l'autre pour apaiser sa propre angoisse, du moins pour un temps. Et c'est ainsi que l'on devient une altruiste compulsive, non en vertu d'un choix éthique adulte, ni en vertu d'un profond mouvement du coeur, mais sous la contrainte de son insécurité et de son angoisse intérieures.
Mais plus on chercher à combler – illusoirement ou réellement – l'autre, plus on pèse sur les épaules de l'enfant en soi, qui porte pourtant déjà lourd depuis si longtemps.
Or cet enfant, cette petite fille dévouée qui continue à vivre et à oeuvrer à l'intérieur de la femme adulte, il ne suffit pas de lui dire : "tout va bien, tu peux t'occuper de de toi maintenant !" Elle ne sait tout simplement pas le faire. Elle-même a manqué de soins à l'âge où l'on apprend de ses parents l'art du soin, où on l'intériorise. Tenter de s'occuper d'elle-même peut même la plonger dans de vifs états d'angoisse, du moins tant qu'elle n'a pas pris conscience de l'inquiétude confuse qui sous-tend sa préoccupation pour autrui.
Bains chauds, bougies, relaxation, shopping... n'auront pas d'effet sur elle, car pour elle le plaisir n'existe que sur un mode superficiel, compulsif ou compensatoire, et non sur le mode de la détente et de la reconstitution des forces. En réalité, aucun plaisir ne compense le manque d'amour reçu. Et le manque d'amour agit comme un manque de soleil : il complique notre croissance, la rend difficile ou disharmonieuse. Ce n'est que dans un climat retrouvé de sécurité intime et profonde qu'elle pourra reprendre l'apprentissage du soin de soi. Comme tous les apprentissages, il prend du temps.
Si vous faites partie de son entourage, entourez-la. Autant que possible, veillez à ne pas stimuler son besoin de vous venir en aide. Au contraire, agissez en soleil, en doux soleil d'automne ou de printemps : soyez celui qui n'a pas besoin d'elle et qui pourtant est là pour elle. La présence sans demande est une nuance d'amour qu'elle n'a pas reçue et qui lui manque, comme un nutriment essentiel. Vous verrez alors renaître chez elle le goût du jeu, de l'exploration, de l'émerveillement et de la créativité, et trouver le véritable chemin du soin de soi, qui ultimement n'est autre que l'amour de la vie.


